En Allemagne, les hôpitaux connaissent depuis peu l’émergence de mouvements de grève qui rehaussent le niveau d’organisation et de conscience dans ce secteur qui subit depuis 2004 une série de réformes introduisant des techniques de management privé, réduisant le personnel et accélérant le processus de privatisation qui accompagne les coupes budgétaires. Rappelons qu’en Allemagne, le droit de grève qui n’est pas un droit individuel n’est accordé qu’au moment de l’ouverture de négociations pour l’établissement concerné ou au renouvellement de la convention collective, et que la grève politique est interdite, ce qui restreint les marges de manœuvre dans le cadre légal.

2015: Une première expérience de lutte à Berlin.

En 2015, les salarié-e-s de la clinique Charité de Berlin avaient fait 11 jours de grève, fermé des centaines de lits et fait perdre ainsi 500 000 € par jour de grève à l’établissement. Cette grève a montré que dans le secteur de la santé, la lutte contre le manque de personnel et la précarisation des conditions de travail n’est pas vaine lorsqu’une réelle pression économique peut être faite. En effet, les salarié-e-s enmené-e-s par le syndicat des services Ver.di ont obtenu une convention collective engageant du personnel supplémentaire. Notons que le parti de gauche radicale DIE LINKE qui a gouverné le Land de Berlin de 2001 à 2011 dans une coalition avec le SPD est coresponsable de l’application de mesures d’austérité budgétaire dans le secteur public, y compris dans la santé.

Janvier 2017. Généralisation de la grève dans la Sarre.

A partir de janvier 2017, les salarié-e-s des cliniques du Saarland ont profité de la campagne électorale régionale pour faire entendre leurs revendications et déclencher un mouvement de grève reconductible à l’approche du scrutin. Comme le souligne le slogan du mouvement, « Mehr von uns ist besser für alle » (« Plus de nous est mieux pour tout le monde »), le conflit principal portait sur le manque de personnel. D’un point de vue stratégique, les grévistes ont marché sur les pas de leurs collègues berlinois-e-s : les interventions médicales d’urgence sont assurées mais des lits de patients sont bloqués et des services entiers sont fermés.

Néanmoins, ce type d’action ne peut aboutir qu’à la condition que le plus possible d’équipes de salarié-e-s soient établies dans les différents services et signalent avant le conflit qu’elles sont enclines à grève. Par conséquent, la tâche principale du syndicat Ver.di a été d’organiser préalablement ces différentes équipes et de convaincre activement les salarié-e-s sur place. Le syndicat a ensuite développé un concept qui avait déjà été utilisé lors de la grève de la clinique Charité à Berlin, afin d’impliquer les équipes dans la tactique de grève et garantir leur participation aux négociations : on nomme dans chaque service et unité de l’hôpital des conseillers syndicaux qui font l’interface entre la commission paritaire de négociation et la base. Et cela n’a pas uniquement servi à faire remonter les critiques et les revendications, mais aussi à exercer une pression sur les directions syndicales pour orienter le mouvement dans le sens d’un réel rapport de force. Etant donné que le système hospitalier ne peut être fermé partout à la fois, – du moins pas dans un Land – les salarié-e-s se sont organisé-e-s à la base pour sélectionner les services qui devaient exercer la pression économique et répartir la prise en charge des services d’urgence.

Une journée de grève a été décrétée le 23 janvier pour réunir les conseiller syndicaux de toutes les unités et départements des cliniques de la Sarre lors d’une conférence de coordination (300 personnes présentes, dont 184 délégué-e-s mandaté-e-s représentant 3746 salarié-e-s. La conférence a été l’occasion d’un état des lieux de la situation dans chaque établissement et de la programmation de la suite du mouvement. Malgré l’annonce par la ministre de la Sarre d’un renforcement du personnel dans le plan hospitalier à partir de 2018, le scepticisme des grévistes, surtout dans une période pré-électorale, l’a emporté et la grève a été reconduite.

Les positions des pouvoirs publics comme des directions hospitalières sont ambivalentes. Du côté de l’Etat, il est admis que la création de postes est urgente mais les fonds nécessaires ne sont jamais alloués au budget. Les directions hospitalières émettent elles aussi des signaux contradictoires : elles soulignent dans la communication une ouverture à la discussion et des intérêts communs avec les salarié-e-s tout en rendant difficile l’accès des syndicats aux salariés et en faisant tout leur possible pour que le mouvement s’épuise.

Juin 2017. A Berlin, les services externalisés s’y mettent aussi.

Fin juin 2017, les salarié-e-s de deux filiales privées VSG et CFM des deux plus grands hôpitaux de Berlin (Charité et Vivantes), ont manifesté et fait grève pour revendiquer leur réintégration dans le service public qu’ils et elles demandent depuis 2006. Le développement de ces filiales résulte de la privatisation des services de fonctionnement de base des hôpitaux tels que le nettoyage, le transport des malades, la cuisine, la stérilisation et la logistique.

Parce que leur portée est limitée, il est nécessaire de rendre ces luttes visibles, d’en relayer l’expérience et d’encourager leur coordination. C’est ce qu’ont tenté de faire les groupes Interventionistische Linke et Marx21 en organisant un soutien extérieur et en créant rapidement des liens avec les salarié-e-s par le biais de camarades implantés dans le secteur. En France aussi, les services hospitaliers sont en ligne de mire de l’offensive de classe que représente le démantèlement progressif des services publics, et plus que jamais les personnels de santé auront à lutter contre la précarité et le manque de personnel.

image2

R. Le Normand, le 21 Juillet 2017