Le droit à l’autodétermination et à l’indépendance nationale

Depuis le premier octobre la Catalogne s’est trouvée au centre des débats non seulement dans les journaux et les milieux qui soutiennent la répression et la violence de l’Etat espagnol sans scrupule mais aussi au sein de la gauche et des milieux anticapitalistes. Cette contribution n’a évidemment pas comme but de convaincre les premiers qui ont des intérêts liés directement ou indirectement au sort du régime de Rajoy. Macron, Merkel et May n’ont pas eu besoin d’y réfléchir longuement avant de trancher.

Pour la gauche par contre ce débat est d’une grande importance. Car outre les conceptions tactiques et les évaluations de la nature de « l’indépendantisme » et ses potentialités, le conflit actuel nous mets devant un examen basique : Comment répondre à une question de droits démocratiques élémentaires, comme celui de l’autodétermination, dans des circonstances qui sont, ou qui paraissent, plus compliquées que par exemple celles d’une colonie qui se battrait contre une puissance impérialiste ?

Nous essayerons ici de comprendre la question catalane dans sa totalité afin de tirer des conclusions nécessaires pour définir des axes d’intervention plus clairs.

Les droits démocratiques

Sans pour l’instant examiner les spécificités du cas catalan, il est nécessaire de clarifier ce que les « droits démocratiques » signifient d’un point de vue anticapitaliste.

Souvent on parle de la Démocratie comme une valeur trans-historique qui aurait le même sens dans le système esclavagiste d’Athènes, la commune de Paris et les États Unis du 21ème siècle. En réalité la démocratie, comme système d’organisation sociale, ne peut pas ignorer ou contourner la réalité sociale dans laquelle elle est incorporée. Dans une société capitaliste, la démocratie n’existe pas indépendamment du fait qu’une classe sociale, la bourgeoisie, est la propriétaire des moyens de production (machines, usines, mines, transports etc.) Cela se traduit aussi par un contrôle de sa part de moyens d’information, de persuasion, de coercition et d’éducation. Le simple choix de la couleur d’un bulletin de vote se fait sous la pression des médias, du chômage et du « besoin » de l’unité nationale.

Rosa Luxemburg cadrait la notion de la démocratie parlementaire ainsi :

« Ce que le parlementarisme exprime ici, c’est encore la société capitaliste, c’est-à-dire une société où dominent les intérêts capitalistes – et c’est ces derniers que le parlementarisme exprime. Les institutions qui sont démocratiques dans leur forme deviennent donc des outils des intérêts de la classe dirigeante dans leur contenu … le parlementarisme est un moyen spécifique employé par l’État bourgeois de classe ».

Le degré donc auquel ces arrangements formels se traduisent en un contenu réellement démocratique dépend de la manière dont les intérêts des classes se concrétisent dans le terrain de la lutte entre elles.

La démocratie abstraite n’est donc pas un remède pour tous les maux. L’Afrique du Sud à l’époque de l’apartheid ou encore l’état d’Israël aujourd’hui peuvent se qualifier comme des démocraties. Cela ne change à rien l’oppression subie par des millions des noir.e.s et des palestinien.ne.s.

Pour qu’elle devienne alors un véhicule d’émancipation globale, comme elle est supposée l’être du moins dans sa forme déclarée, elle doit être dotée « d’un contenu social (de classe) essentiellement en la poussant à l’extrémité démocratique, par en bas, ce qui impliquerait à son tour d’étendre l’application des formes démocratiques de la sphère purement politique à l’organisation de la société tout entière ».

Pour les anticapitalistes donc la démocratie et plus concrètement les droits démocratiques doivent être défendus afin de et dans la mesure où cela renforce la position de pouvoir de celles et ceux d’en bas. Cela ne peut pas consister en une défense verbale des valeurs. Ça doit se traduire par des luttes concrètes autour des droits, qui munissent notre capacité à exposer la superficialité et le simulacre de la démocratie bourgeoise. Ceci est valable tant dans le terrain des luttes économiques que dans les luttes politiques.

C’est dans cette perspective-là que les anticapitalistes doivent soutenir les droits démocratiques comme celui à la grève, à l’association, à l’accès à la justice, à la libre circulation et de la presse. Non seulement comme des valeurs éthiques et humanistes mais surtout comme des acquis nécessaires qui « poussent vers l’extrémité démocratique ».

Cela devrait signifier qu’à chaque occasion où celles et ceux d’en bas se mobilisent pour défendre des droits démocratiques qui renforcent cette perspective nous devrions apporter notre soutien et notre solidarité.

Par conséquent les luttes dites nationales et la question du droit des nations à disposer d’elles-mêmes doit être aussi vue dans cette perspective-là. Mais pour se déterminer là-dessus il-y a d’abord besoin de comprendre où se situe la Nation dans le contexte de la démocratie bourgeoise et d’appréhender le rôle de la conscience nationale et du nationalisme dans la société capitaliste.  C’est-à-dire quels sont ses rapports avec le système capitaliste, ses classes et la démocratie comme forme d’organisation sociale de celui-ci.

Les nations comme communautés imaginaires

Un groupe national devient « une nation pour soi » quand les membres du groupe apprennent à considérer les uns les autres comme étant membres de la même nation, mais il n’existe pas « une nation en soi ».

La caractéristique fondamentale de la nation moderne et tout ce qui s’y rattache est sa modernité. Ceci est maintenant bien compris, mais l’hypothèse inverse, selon laquelle l’identification nationale est si naturelle, primaire et permanente qu’elle précède l’histoire, est si largement répandue, qu’il peut être utile d’illustrer la modernité du vocabulaire du sujet lui-même.

Contre la tradition selon laquelle les nations seraient « ce qui est historique en nous » – qui nous amènerait à soutenir le droit à l’autodétermination sur une base essentialiste de la culture nationale-  ces deux citations nous permettent de réfléchir à comment se positionner face à un mouvement  qui lutte pour son droit à l’indépendance , un droit démocratique qui – dans les limites historiques actuelles – s’exprime à travers la conscience nationale, sur la base d’une conception matérialiste de l’histoire. Or il faut d’abord clarifier que les nations ne sont pas quelque chose de naturel et omniprésent dans l’histoire de l’être humain. Il s’agît des créations, voir dans certains cas des inventions, assez récentes qui sont intrinsèquement liées au développement du système capitaliste. Bien que les mots « nation » et « état » existaient depuis bien avant, les états-nations modernes ne verraient le jour que pendant le siècle qui a précédé la Révolution française.

Dans le Dictionnaire de l’Académie Française publié en 1694 la nation était encore définie comme « Tous les habitants d’un mesme Estat, d’un mesme pays, qui vivent sous mesmes lois, et usent de mesme langage ». Ce n’est que beaucoup plus tard que les notions de l’unité historique, politique et culturelle ainsi que de la communauté d’origine seront introduites.

Outre le fait qu’il s’agisse de créations modernes dont la continuité dans le passé n’était qu’un édifice et dans une deuxième phase d’un endoctrinement conscient des classes populaires par les nouvelles bourgeoisies, postérieur à leur propre concrétisation, les nations restent aujourd’hui un obstacle qui mystifie et occulte les antagonismes de classes sous le voile de l’état unifié. En réalité un millionnaire mexicain a beaucoup plus d’intérêts communs avec un capitaliste suédois qu’avec les travailleurs-ses de son propre pays. Et vice versa les membres des classes laborieuses partagent beaucoup plus entre elles, même si elles ne parlent pas la même langue et qu’elles habitent à l’autre bout du monde. Toutes les structures des états obscurcissent cette réalité sous le masque de l’unité nationale.  

Cela ne signifie pas que les travailleuses et les travailleurs sont des réceptacles passifs à qui l’on verse l’idéologie de la nation. Bien que le capitalisme génère du nationalisme comme une condition nécessaire et constante de son existence il-y-a un besoin réel d’un sentiment d’appartenance collective afin de surmonter les effets de l’aliénation, un besoin d’une compensation psychique pour les blessures subies entre les mains de la société capitaliste que le nationalisme comble dans l’absence d’une conscience révolutionnaire mais en conjonction avec une conscience réformiste.

Comme nous le verrons plus bas sur la question catalane, la vision d’une nouvelle nation comme une ambition d’approfondissement de la démocratie, à travers la libération d’un état central très peu démocratique ou encore colonial, rentre adroitement dans le cadre dessiné par Davidson ci-dessus. Il s’agit d’une vision réformiste – un nationalisme de gauche – selon laquelle on pourrait tordre des structures qui peuvent paraître comme interclassistes, dans un but d’une transformation radicale voir « révolutionnaire » de la société.

Toutes ces considérations sont importantes pour souligner le fait qu’il n’existe pas de nations légitimes et de nations illégitimes. L’Espagne fait partie d’un certain nombre d’États qui sont les vestiges d’anciens empires multinationaux tout comme la Russie, la Grande Bretagne et la Chine et qui se font maintenant passer pour des États-nations. Quand certains aujourd’hui disent que les catalan.e.s n’ont pas la légitimité pour constituer une nation, ils oublient, volontairement ou inconsciemment, que la légitimité de toutes les nations actuelles ne dérive pas d’une certaine unité d’une communauté consentante produite en dehors des antagonismes de classes. Au contraire, la carte mondiale actuelle n’est que l’expression géographique temporaire des conflits des classes dominantes entre elles, mais aussi avec les classes dominées. Dans ce sens-là ils n’existe pas de critères sacrés pour permettre ou interdire aujourd’hui la création des nouvelles nations et des nouveaux états. Les critères sont modifiables selon l’horizon stratégique que nous leur donnons de notre point de vue de classe.

Un canevas contradictoire

La question donc du droit à l’autodétermination doit être traitée dans le cadre dessiné ci-dessus. Il s’agit de définir comment soutenir – ou non – la revendication démocratique de l’ensemble des personnes à se définir comme une nation, avoir leur état et se séparer d’un autre, sans pour autant tomber dans le piège d’essentialiser la Nation -ce qui signifierait de reproduire les effets néfastes du nationalisme – afin de proposer une stratégie anticapitaliste. Autrement dit, d’un point de vue anticapitaliste ce qui est important est de voir comment se positionner dans ce terrain de luttes nationales afin de renforcer le camp de celles et ceux d’en bas des deux côtés des frontières sans ignorer l’importance du facteur « nation » et sans pour autant confiner son intervention dans le cadre des antagonismes nationaux et capituler à son propre nationalisme. Dans ce cadre de compréhension il est donc nécessaire de clarifier que la division essentielle de notre société n’est pas celle entre nations mais celle entre les classes sociales et principalement entre la classe laborieuse et la bourgeoisie.  

A partir de là, on peut examiner les cas concrets et se positionner pour ou contre l’indépendance de l’Écosse, du Pays Basque ou de la Catalogne.

Le cas catalan

Souvent la récente croissance du mouvement indépendantiste en Catalogne et considérée comme une expression de plus du renforcement de la droite réactionnaire voir de l’extrême droite en Europe. Le mouvement indépendantiste ne serait donc pas un développement positif pour la lutte d’en bas en Europe et dans le monde. Cette vision par contre ne prend pas du tout en compte la réalité catalane que ça soit au niveau historique, de rapport des forces récentes et actuelles dans la société catalane ou de l’évolution du mouvement indépendantiste lui-même. A côté il-y a des analyses qui présentent le mouvement indépendantiste comme un « nationalisme des riches ». Elles reproduisent ainsi l’argument que le mouvement actuel n’est qu’une marionnette de la bourgeoisie catalane. Nous examinerons alors ces deux arguments-là.

L’indépendantisme

La revendication pour l’indépendance n’était pas présente dans les grands débats politiques de l’état espagnol ces dernières décennies. En 2010 celles et ceux qui soutenaient que la Catalogne devrait devenir un état indépendant ne dépassaient pas le 25% (voir tableau 1). La première fois que la Diada (fête nationale catalane) devient une manifestation massive du mouvement pour l’indépendance est en 2012. Mis à part le manque de volonté indépendantiste exprimée dans les sondages, il n’existait pas non plus une force politique importante pour soutenir l’indépendance. Puigdemont et son parti, la CDC (Convergence Démocratique de Catalogne) ont toujours été un pylône important pour la stabilité politique de l’état espagnol depuis sa création.  Ce n’était qu’avec ses votes de confiance cruciales envers le PP et le PSOE que ces derniers ont pu former des gouvernements. +++

Aux élections pour la Generalitat (gouvernement catalan) la CDC et le PSC (Parti Socialiste en Catalogne) étaient les deux premiers partis entre 1980 et 2010. Les deux ensembles avaient même atteint les 75% des votes. Lors des deux dernières élections avant le référendum le PSOE est passé en troisième position. De 38% en 1999 il passa à moins de 13% en 2015. A l’échelle catalane il s’agit d’un effondrement semblable à celui du PASOK en Grèce.

Aux élections espagnoles les résultats de la région catalane sont encore plus impressionnants. Le bipartisme traditionnel qui tenait bon jusqu’à 2011 s’est aussi effondré. En 2016 le premier

Tableau 1. L’évolution de l’indépendantisme en Catalogne.

parti était Podemos, suivi par la ERC, et le PSOE arriva troisième avec une baisse de plus de 10%. La CDC de Carlos Puigdemont arriva quatrième. Quelques mois avant, Catalunya en Comu, sous Ada Colau, activiste du mouvement contre les expulsions du domicile, soutenue par des militants de Podemos, de la ERC et certain.e.s indépendantistes arrivait en tête aux élections pour la municipalité de Barcelone. On peut affirmer que la crise du bipartisme traditionnel en Europe n’a pas épargné la Catalogne.

Mais cette crise a été encore plus profonde au sein de la droite catalane et de la CDC. Suite à la crise de 2008 les premières mesures, jusqu’à 2010 ont été introduites par le gouvernement tripartite du PSOE. Après 2010 par contre c’était à la CDC et son leader Arthuro Mass de mettre en œuvre les plans d’austérité de l’UE. La Catalogne était une des régions qui ont subi, proportionnellement, les coupes sociales les plus importantes (26%) à cause, ou sous prétexte, de la crise. La colère des gens pour la péjoration de leurs acquis sociaux s’exprimera de diverses manières. Mais en 2012 la CDC se trouve face à une perte des votes vers la ERC et le CUP et à un renforcement du mouvement indépendantiste et de sa composante principale la ANC (Assemblée Nationale Catalane). C’est à ce moment-là qu’on peut pour la première fois constater une convergence de la colère contre l’austérité avec la question de l’indépendance. Même s’il n’y a pas eu fusion, on ne peut pas voir le 15M(acronyme du mouvement des indignés, le 15 mai 2011) et l’énorme manifestation de la Diada du 11 septembre 2012 comme deux chose détachées.

Le facteur qui a propulsé cette convergence était néanmoins la hargne avec laquelle d’un côté le PP qui soutenait avec enthousiasme les mesures d’austérité et de l’autre les tribunaux qui assuraient leur application, se prirent à l’autonomie catalane.

Guère contre l’autonomie

En 1979 la Catalogne aurait été dotée d’un statut d’autonomie très limité. En 2006, suite à quatre ans d’un espagnolisme agressif du gouvernement Aznar (2000-2004) et après de longues négociations, un nouveau statut qui renforçait l’autonomie a été voté au parlement et ratifié par référendum. En juillet 2010, 14 articles de ce statut ont été annulés et 27 modifiés de manière restrictive par la Cour constitutionnelle suite à la demande du PP. Parmi les articles retirés on trouve ceux sur l’utilisation de la langue catalane comme langue préférentielle et ceux qui mentionnaient les catalan.e.s comme une nation. Retour donc à la normalité de la constitution de 1979 qui définit l’Espagne comme une nation unie et indivisible en reconnaissant juste des « nationalités » et qui désigne en même temps l’armée comme le gardien de l’unité de la patrie, sous le commandement d’une monarchie, établie par Franco. Cette décision a mis fin à une vision fédéraliste de la Constitution et a conduit à la conclusion que le pacte constitutionnel de 1978 a été rompu. Il est important de mentionner ici que les catalan.e.s ne sont pas réveillé.e.s le premier octobre 2017 avec l’idée de tenir un référendum « antidémocratique ». Toutes les voies « légales » et constitutionnelles avaient été épuisées ces dernières années. Ce n’était qu’à travers l’intransigeance de l’Etat espagnol que les revendications pour l’autonomie devinrent mouvement pour l’indépendance.  

Ce mouvement n’est donc pas le porteur d’un tournant de droite, réactionnaire et hispanophobe. Cela ne signifie pas que ces tendances n’existent pas en son sein mais elles ne sont en aucun cas majoritaires et décisives.

Concrètement et d’une manière succincte, on ne peut pas prétendre analyser le contexte actuel en Catalogne et en même temps ignorer :

  1. les manifestations antiracistes géantes pour l’accueil des migrant.e.s et des réfugié.e.s en février 2017 suite aux quelles le Parlement catalan a été obligé de voter des lois contre les expulsions des réfugiée.e.s  et qui prévoyaient la fermeture des Centres de détention- toutes annulées en suite par la Cour institutionnelle espagnole
  2. les manifestations massives contre l’islamophobie suite aux attentats du mois d’août.
  1. c) les résultats électoraux et les succès de la gauche
  2. d) que même les principales associations indépendantistes et nationalistes comme l’ANC et Omnium, portent essentiellement leur campagne avec des termes sociaux (voir la campagne « Libres » (de l’exclusion, de la pauvreté et de l’inégalité)
  3. e) l’annulation des procès franquistes, qui concernaient 66 000 personnes
  4. f) que les forces politiques catalanes traditionnelles les plus réactionnaires soutiennent l’unité nationale.
  5. g) le fait qu’en avril 2012 le parlement espagnol avait voté l’approbation de la Loi de stabilité budgétaire qui à travers l’application immédiate de l’article 135 de la constitution place comme priorité absolue le paiement de la dette. Et que celle-ci a été suivie par une loi-décret royale qui met les communautés autonomes « en sauvetage » sous la supervision du ministère des Finances, supprimant ainsi dans la pratique leur autonomie financière.
  6. h) l’histoire post 78 et l’évolution du mouvement indépendantiste décrite ci-dessus.

Ya -t-il donc un nationalisme progressif ?

Tous ces éléments ne signifient pas que Puigdemont est quelqu’un de gauche. Il fait partie d’un secteur des politiciens qui aujourd’hui ne représentent plus la grande bourgeoisie catalane mais qui espèrent conserver un rôle dirigeant à travers leur contrôle d’un appareil d’Etat qui pourrait s’adapter aux processus de l’indépendance.

Mais l’Indépendance n’a pas le même sens pour les différentes classes impliquées dans cette direction. Pour les classes moyennes, radicalisées par une crise qui a aggravé leur niveau de vie, un nouvel État catalan signifie principalement un meilleur cadre économique. Pour la classe ouvrière cela interagit avec une série de demandes progressistes, telles que le rejet des coupes, l’accueil de plus de réfugiés, les droits LGBTIQ et avec la possibilité de construire une société plus démocratique et égalitaire.

L’horizon d’une Catalogne indépendante dissimule des projets différents et l’indépendantisme n’est donc pas un mouvement homogène. Il contient des contradictions qui font que c’est un terrain de lutte. Car si le facteur national tend à unir les différents et divergents intérêts de classe, la mobilisation concrète de ces classes au sein du mouvement rend ces divergences visibles et peut occasionner des objectifs pour la classe ouvrière qui dépassent ceux de la classe dirigeante. Pour le dire autrement, au cours de la lutte, les réponses que chaque classe sociale donne aux mêmes questions sont souvent en opposition, ce qui, au sein de cette même lutte, peut mettre ces classes en conflit.   

Tous les éléments mentionnés ci-dessus sont donc indicatifs du fait que ce mouvement est potentiellement porteur d’une dynamique émancipatrice et qui n’a rien de commun avec la montée de l’extrême droite en Europe.

La bourgeoisie catalane

L’autre argument que l’on entend souvent est que l’indépendance serait l’affaire de la grande bourgeoisie catalane. Si cet argument pourrait encore être présenté comme valable avant le premier octobre, depuis, nous savons que cela n’est pas le cas. Mais regardons d’abord la période avant le référendum.

La grande bourgeoisie à travers l’organisation patronale Foment del Treball s’est régulièrement exprimée contre le Procès en raison de l’instabilité que celui-ci pourrait provoquer pour les investissements. « Les élites de ce secteur social sont opposées au Procés: le Foro Puente Aéreo («conclave» de grands entrepreneurs de Madrid et de Barcelone…, l’élitaire Círculo Ecuestre, le Círculo de Economía ou encore la Trilateral commission [qui réunit certaines des «personnalités» les plus puissantes au monde…) ont manifesté à de nombreuses reprises leur opposition à l’indépendance, tout comme José Manuel Lara (du groupe de presse et d’édition Planeta), Isidre Fainé (président de la CaixaBank), Josep Lluís Bonet (Freixenet, producteur du fameux «champagne catalan», le cava) ou encore Josep Oliu (Banque Sabadell, célèbre auteur, en juin 2014, de la formule selon laquelle la création d’un Podemos de droite était nécessaire). » Depuis le référendum les choses se sont davantage clarifiées. De nombreuses grandes banques et entreprises ont déménagé ailleurs ou ont menacé de le faire. Elles ont été suivies jusqu’à maintenant par 4% des PME.

En tout, presque 1400 entreprises auraient quitté la Catalogne depuis le référendum. Évidemment pour la majorité il ne s’agit pas d’un déplacement de leurs unités de production qui serait trop coûteux mais d’une délocalisation de leur siège social.

Or, l’indépendantisme était – et est toujours – un mouvement interclassiste qui n’est pas soutenu par la grande bourgeoisie mis à part quelques exceptions. Avant le référendum ses principales composantes étaient la petite bourgeoisie et certains secteurs de la classe ouvrière. Depuis le 1er octobre et la surabondance de violence de la part de l’état espagnol, la participation de la classe ouvrière et de la jeunesse s’est intensifiée que ça soit à travers les grèves du 3 octobre et du 8 novembre (opposées par le Foment de Treball) ou à travers les comités de « Défense de la République » (des comités initialement crées pour défendre le référendum qui ont ensuite changé de nom et d’objectif). Nous reviendrons plus bas sur le rôle des travailleuses et des travailleurs. Ce qui est pour l’instant important est de comprendre quelle est la réelle participation des différentes classes sociales au sein du mouvement.

Au niveau politique, l’intransigeance de l’état espagnol – le fait que l’indépendance n’a pas été possible sans rupture avec le cadre juridique constitutionnel – signifie que chaque fois que le mouvement a rencontré un obstacle, la droite a hésité et c’était aux masses et à la gauche de porter et faire avancer le processus. Par conséquent, au détriment du PDeCAT (ancienne CDC) l’ERC s’est renforcée et les CUP, une alliance anticapitaliste, sont devenues de plus en plus influentes.

…conclusion

Dans le débat sur le droit des nations à disposer d’elles-mêmes Lénine écrivait que « nous devons soutenir toute insurrection contre notre ennemi principal, la bourgeoisie des grands États, à condition toutefois que ce ne soit pas une insurrection de la classe réactionnaire ». Sans rentrer dans les détails de ce débat et son importance actuelle nous pouvons maintenant dire que la condition posée ici par Lénine est aujourd’hui remplie en Catalogne.

Les catalans ne sont pas un peuple opprimé (Manuel Vals)

Les catalan.e.s ou les écossais.es ne sont certainement pas opprimés dans le même sens que les Palestinien.ne.s ou que les peuples des anciennes colonies. La bourgeoisie catalane a pendant longtemps profité des avantages décernés par l’Empire espagnol et, jusqu’à récemment la Catalogne n’a pas été sucée jusqu’à l’os pour faire enrichir une bourgeoisie lointaine.

Pour comprendre donc les spécificités qui font qu’aujourd’hui il en existe en Catalogne une population qui se revendique comme « nation » il faut voir comment l’état espagnol a obtenu et maintenu sa forme actuelle.

Le 21 octobre Rajoy disait : Nous allons travailler pour que tous les Catalans puissent se sentir unis et participer à un projet commun en Europe et dans le monde connu depuis des siècles comme l’Espagne.

On ne saura pas si Rajoy aurait voulu inclure le Portugal dans ce projet commun ou si ces aspirations s’arrêtent à 1640, année de la guerre pour son indépendance de l’Espagne, mais en tout cas, le projet n’était commun que pour les aristocraties castillanes et encore…

Pour se rapprocher un peu plus de la réalité on pourrait décrire ce processus (de la création de l’état espagnol moderne) avec le paradoxe qu’il s’agissait de « la première grande puissance de l’Europe moderne », dont la crise prolongée d’extension géostratégique excessive finit par saper les bases internes potentielles permettant de consolider un État-nation.

L’empire espagnol a donné naissance au capitalisme espagnol moderne d’une façon combinée mais très inégale. L’Espagne entrait dans l’ère du capitalisme industriel, moyenâgeuse et vaincue. Mais elle venait d’un moyen âge où elle avait dominé la planète à travers son empire. Elle n’était pas arriérée comme la Russie mais en déclin.

Le processus d’homogénéisation linguistique dans les régions les plus développées de l’Europe avait évolué « naturellement » en intégrant graduellement les populations dans un marché unique. En Espagne cela a été fait tardivement et d’une manière violente vers la fin du 18ème siècle. Catalans, Basques et Galiciens étaient déjà des grandes communautés linguistiques stabilisées et constituaient des bases pour des réseaux d’intérêts distincts sans que cela ne se traduise par une tendance de rupture. Le capitalisme s’était mieux développé en dehors du noyau castillan. Même si les aspirants bâtisseurs de la nation étaient alors divisés entre le drapeau de l’Espagne et celui de la Catalogne et du Pays Basque, les classes dirigeantes locales voyaient que travailler au sein de l’empire, même s’il était en déclin, restait un choix plus avantageux.

La Castille avait durant des siècles imposé son pouvoir sur la péninsule ibérique et la langue castillane a été proclamée comme la langue « espagnole ». La Catalogne était une des régions que le centre castillan de l’empire avait besoin de subordonner à ses intérêts. Ainsi en 1659 la Révolte des Faucheurs sera réprimée violemment par la royauté et en 1714 la Généralité sera balayée définitivement. Ces moments seront utilisés et transformés en traditions beaucoup plus tard, vers la fin du 19ème siècle afin de construire un nationalisme catalan.

Les Faucheurs hymne national catalan ne sera écrit qu’en 1899 et la Diada(11 septembre) ne sera établie  comme fête nationale qu’en 1886 pour commémorer les événements de 1714.

C’était à ce carrefour historique, où les défaites militaires (Cuba, Philippines, Porto Rico) ébranlaient l’empire et où la Catalogne avec le Pays Basque s’élevaient à des puissants centres du développement industriel, que l’on peut trouver la véritable naissance du nationalisme catalan. Il ne s’exprime toutefois pas comme une tendance indépendantiste mais comme une volonté de la bourgeoisie catalane à avoir plus d’autonomie et un rôle plus important dans les affaires internationales du pays. En même temps le patronat catalan doit se confronter à un mouvement ouvrier beaucoup plus actif qu’ailleurs en Espagne. C’est ainsi que la Ligue Catalane qui demandait de l’autonomie et de la modernisation soutiendra les éléments politiques espagnols les plus réactionnaires, une répression sauvage et ira jusqu’à soutenir la dictature de Primo de Rivera à ses débuts, en 1923.

Les développements des années 30 vont tout foutre en l’air. La dictature s’écroule et dans l’espace d’une année se proclame la Deuxième République. La radicalisation produite par les expériences de la République Socialiste Asturienne (1934), la victoire du Front Populaire et la révolution de 1936 ne pouvait pas épargner la Catalogne. La Ligue s’écroule et la force politique qui émerge sera la ERC. La Généralité est restituée en 1932 avec un référendum où le Oui atteint les 99%.

Cette période se montrera cruciale car elle donnera naissance à un nouveau « nationalisme de gauche » dont on voit les traces jusqu’à aujourd’hui. Il est néanmoins important de comprendre que ce nationalisme n’était qu’à moitié nouveau-et de gauche. Il l’était car il intégrait pour la première fois des couches opprimées de la société y compris certains secteurs de la classe ouvrière et ainsi il exprimait une partie de leurs griefs. Par exemple en 1931 des organisations de femmes vont récolter 400.000 signatures pour le référendum tandis qu’elles n’avaient pas encore le droit de vote. En même temps il se tenait dans la droite continuité du nationalisme traditionnel dans le sens où il présentait la nouvelle Généralité comme la renaissance de l’institution de 1714 et il maintenait comme objectif un meilleur développement capitaliste à travers l’autonomie.

La victoire de Franco quelques années plus tard lors de la guerre civile, ouvrira une période de répression générale draconienne, y compris pour les droits « nationaux » des catalan.e.s. Le fait que la Catalogne avait été l’épicentre de la révolution fera que la contrerévolution était davantage  féroce là-bas. Seul le castillan sera autorisé dans les espaces publics, plus de 130.000 personnes disparurent, la Généralité sera anéantie et les forces d’ordre seront envahies par des vétérans fascistes.   

La classe dirigeante catalane avait soutenu le régime de Franco, car celui avait assuré la défaite de la révolution ouvrière. Pendant l’ère franquiste, les capitalistes catalans ont pu maintenir leurs réseaux (et leur culture à un niveau personnel), mais pour les gens ordinaires, parler catalan signifiait s’auto-exclure de toute possibilité d’ascension sociale.

Ce sont les luttes et pas seulement les luttes nationales qui remettent la question de l’autonomie sur la table pendant le « franquisme tardif » et après la mort du dictateur. Après l’expérience des colonels en Grèce et de la révolution des œillets au Portugal, Adolfo Suárez, ancien ministre de Franco, savait que la transition ne pourrait pas ignorer les dangers de la période. Et en Espagne le danger était là !

Le niveau des grèves entre 1975 et 1976 était le plus élevé en Europe, précisément dans le pays où les grèves étaient interdites et réprimées avec la plus grande violence. Au Pays Basque, où la lutte nationale se combinait avec la lutte pour l’amnistie des prisonniers politiques et la lutte des travailleurs, il y eut 13 grèves générales, toujours inséparables des grandes manifestations et des affrontements avec la police, entre janvier 1976 et mai 1977. Dans la même période, selon José Vidal-Beneyto, « plus de 17 millions de citoyens ont occupé les rues espagnoles en réclamant la liberté et la démocratie ». En 1976 seulement, près de 110 millions d’heures de travail ont été perdues en raison de grèves.

Entre 1969 à 1974 il y a eu 17 morts lors d’affrontements entre forces de police et manifestants. Mais dans une année, celle de 1975, les interventions des forces de sécurité ont fait 33 morts et 21 blessés graves

Ainsi en octobre 1977 Suarez cherche à construire une coalition large pour renforcer la transition. Il  y réussira à travers les pactes de la Moncloa. Le rôle du Parti Communiste Espagnol et son dirigeant Santiago Carrillo afin d’apaiser les esprits et vendre les pactes de la Moncloa comme une avancée pour la classe laborieuse contribuèrent au renforcement du camp bourgeois et son aspiration d’une transition qui garantissait l’ouverture démocratique mais qui maintenait l’ossature franquiste de l’état avec une constitution écrite par les épigones politiques de Franco et Juan Carlos, ce deuxième « couronné » par Franco, comme roi et chef de l’état. Une nouvelle constitution celle de 1978 garantira que même sous un régime démocratique la question de « nationalités » sera confinée à un statut d’autonomie minimal et assez vague et que l’unité de l’état espagnol et avec elle l’oppression des Catalan.e.s , Basques et autres, aurait le sceau du roi, de la droite, de la gauche et même des syndicats !

Donc pour répondre à Manuel Vals, les catalan.e.s ont tout à fait le droit de s’autodéterminer contre l’oppression linguistique, politique et culturelle de l’état espagnol et lui, Rajoy et Macron représentants d’états qui sont fondés sur l’assimilation – rarement volontaire – des minorités linguistiques et ethniques et la répression des luttes , n’ont aucune légitimité de leur faire la morale.

Une perspective d’en bas

Avant, enfin, de dessiner une « marche à suivre » d’un point de vue anticapitaliste il est nécessaire de se confronter à un certain nombre de stipulations qui sont faites aujourd’hui sur la question de l’indépendance de la Catalogne :

  • L’indépendantisme crée des nationalismes des deux côtés
  • Tous les nationalismes sont méchants
  • Il n’y a pas de solution dans le système capitaliste

Abstraitement cela pourrait être juste. Mais dans la réalité concrète où ils n’existent pas seulement des idées et des principes mais aussi des acteurs vivants ces affirmations n’expliquent pas grand chose.

  • Stipuler que la tendance à l’indépendance des « nationalités » comme les Catalans ou les Ecossais renforce le nationalisme équivaudrait à dire que soutenir l’unité d’un grand état qui comprend des minorités renforce l’internationalisme. Marx donnait une réponse très concrète sur cette question : Un peuple qui en opprime un autre ne peut pas être libre. Le peuple espagnol ne pourra jamais être libre tant qu’il opprime un autre. Pourquoi ? Ce n’est pas une question éthique.

Un peuple n’a aucun intérêt objectif à en opprimer un autre. Une ouvrière andalouse ne gagne rien à l’oppression nationale des Basques. Mais cela n’est pas vrai pour les classes dominantes. L’oppression nationale a des nombreux avantages pour les capitalistes. Que la classe laborieuse soutienne cette oppression-là signifie qu’elle gomme son conflit d’intérêts avec sa propre bourgeoisie. L’espagnolisme c’est ça. C’est l’effort conscient de la classe bourgeoise espagnole à intégrer dans son projet la classe laborieuse espagnole. Et ces effets seraient néfastes par-dessus tout pour les ouvrier.e.s espagnol.e.s.

Comme soulevé par Chris Harman, « dans son approche de la question irlandaise, Marx soulignait un point très important : le nationalisme des travailleurs appartenant à une nation oppressive les lie à leurs dirigeants et ne leur fait que du mal, tandis que le nationalisme d’une nation opprimée peut les amener à riposter contre ces dirigeants ». D’ailleurs, l’unité forgée par un état ne signifie en aucun cas une unité des travailleuses et des travailleurs qui se trouvent dans les limites de cet état.  

  • En tant qu’anticapitalistes nous sommes internationalistes. Cela ne signifie pas que nous ne faisons pas la distinction entre les nationalismes des dominant.e.s et les nationalismes des dominé.e.s. Le nationalisme catalan n’est pas fondé sur l’oppression nationale d’un autre peuple. Le nationalisme espagnol est intrinsèquement lié à l’oppression des Basques, Navarrais.es, Galicien.ne.s et Catalan.e.s.

Lors d’un débat paru dans les pages de la revue Imprecor Alberto Garzon dit qu’il est convaincu que le nationalisme espagnol a créé des milliers de nationalistes catalans. Il continue par contre en disant que nous oublions souvent qu’un peuple espagnol existe aussi et que le nationalisme catalan crée autant d’autres nationalistes espagnols.

Ici Garzon fait un pas dangereux. Car si on suit sa logique on pourrait dire que le nationalisme du Front de Libération Nationale de l’Algérie serait aussi responsable pour le nationalisme français. Se référer à Lénine régulièrement pour ensuite oublier sa clairvoyance sur l’importance de lutter par-dessus tout contre sa propre bourgeoisie n’est pas une erreur de discipline marxiste. C’est une erreur qui nous conduit à penser en abstraction un monde des classes et des nations en dehors du cadre des antagonismes impérialistes et les hiérarchies réelles que celui impose.

  • Penser qu’au sein du système capitaliste il ne peut pas y avoir de solutions pour les questions nationales n’est pas tout à fait faux mais la question n’est pas de savoir si les questions nationales seront résolues. La question est de savoir si des contradictions de classe peuvent se cristalliser à travers ces luttes nationales. Pour répondre à cette question concrètement il faut se demander pourquoi la bourgeoisie et l’état espagnol avec le soutien unanime des élites et les directions européennes s’opposent crûment à l’idée de l’indépendance catalane? Les élites réalisent qu’un tel développement pourrait être un générateur d’instabilité : Comment va se situer une nouvelle république catalane face à l’OTAN, face à l’UE ? Comment va-t-elle se situer face à la politique migratoire de l’UE ?

Les puissants savent que ces questions constitueront un champ de bataille dans un processus constituant d’une nouvelle république étant donné le rapport des forces actuel en Catalogne et ils font tout pour empêcher un tel débouché.

1978 comme moment clé pour aujourd’hui

La constitution de 1978 est un tournant dans l’histoire de l’État espagnol. Il est impossible de comprendre la situation actuelle et en tirer des conclusions sans l’inclure dans notre analyse.

A travers cette constitution la continuité du mode de production capitaliste est garantie cette fois-ci sous la forme d’une démocratie bourgeoise. Cependant la monarchie est maintenue comme garante de la continuité d’un état profond qui, entre autres, était et est toujours fidèle à l’intégralité de l’état espagnol et par conséquence à l’oppression des Catala.ne.s et des autres minorités.

L’État espagnol a donc fondé son existence sur la Constitution de 1978 et dans la façon dont il a   confronté le problème des minorités après la chute de la dictature. Comme nous l’avons vu plus haut, les restrictions sur les droits des « nationalités historiques » en Espagne faisaient partie intégrante de la discipline imposée à la classe ouvrière dans tout le pays, en collaboration avec les forces réformistes, la direction syndicale et les partis nationalistes de droite, y compris ceux de la classe dirigeante catalane.

Le mouvement actuel n’a certainement pas une orientation claire, mais il s’agit d’un mouvement démocratique qui brave tout ce cadre politique et institutionnel fondé en 1978. Ceci doit être notre point de départ. Lénine écrivait que «   la révolution socialiste peut éclater non seulement à la suite d’une grande grève ou d’une manifestation de rue, ou d’une émeute de la faim, ou d’une mutinerie des troupes, ou d’une révolte coloniale, mais aussi à la suite d’une quelconque crise politique du genre de l’affaire Dreyfus ou de l’incident de Saverne ou à la faveur d’un référendum à propos de la séparation d’une nation opprimée, etc. »

Leurs crises, nos défis

Cette crise de l’état espagnol survient à un moment de faiblesse et de crise plus générale de l’UE. L’édifice qui pendant les années quatre-vingt-dix ou encore en début deux-mille semblait, solide comme un roc aujourd’hui se bat les flancs. La crise économique, le Brexit, la Grèce, l’Écosse, la crise migratoire et récemment la Catalogne font qu’aujourd’hui la bourgeoisie européenne et son projet phare traversent une période de crises consécutives. Ses crises ne débauchent pas forcement à des résultats positifs et progressifs ; la montée de l’extrême droite dans plusieurs pays en est la preuve.

Il se pose du coup un dilemme pour les anticapitalistes : on se contente au rôle du commentateur de la non pureté de classe et/ou idéologique et du danger de la récupération de ces expressions de mécontentement par la réaction ou on se donne corps et âme pour jouer un rôle et les définir ?

Il serait utile de se rappeler que pendant la période qui avait précédé l’ascension de Syriza au pouvoir, la colère en Grèce s’était exprimée (aussi) avec un mouvement très hétérogène, celui « de la place Syntagma » et qu’en Grande Bretagne le mécontentement croissant avec l’austérité a trouvé son expression dans le Brexit, une expression qui combinait à la fois des motivations réactionnaires et des revendications sociales.

En Catalogne la déception – engendrée par l’austérité planifiée par l’UE et joyeusement imposée par le gouvernement Rajoy – a trouvé pour une grande partie de la population son expression dans le mouvement pour l’indépendance.

Dans ces trois cas, il est vrai que si la gauche cherche des excuses pour ne pas s’investir d’une manière politique et militante dans ces champs de lutte elle peut très facilement devenir une simple commentatrice car « soit il ne s’agit pas de mouvements de classe », « soit la ligne droite-gauche n’est pas clairement visible » soit ce sont des culs-de-sac ou, encore pire, des jeux truqués où la réaction a pris le dessus et notre participation la renforcerait.

En réalité sans crise pour la classe dominante il n’y a pas d’opportunité pour notre camp. La crise créée par la Catalogne est une opportunité que la gauche doit absolument saisir pour qu’elle ne soit pas récupérée par la réaction et pour que la gauche en Catalogne, en Espagne et ailleurs, puisse avoir l’occasion de lui donner un horizon internationaliste.

A l’encontre du consensus médiatique qui veut que le mouvement catalan soit l’ennemi du « peuple espagnol », la crise provoquée par ce mouvement au sein de l’état espagnol et de la bourgeoisie espagnole – et catalane – peut renforcer le mouvement ouvrier et les mouvements sociaux dans le reste de l’état espagnol.

La solidarité internationale

Il est vital donc que la gauche aujourd’hui soutienne la lutte catalane. Non seulement car elle est légitime mais surtout parce qu’elle ouvre des perspectives de rupture avec l’Europe des puissants, l’Europe néolibérale, l’Europe forteresse.

C’est vital parce que l’expérience de solidarité avec la Catalogne est une leçon d’internationalisme fondamentale.  

C’est vital parce que si on veut que celles et ceux d’en bas puissent s’unir, il est d’abord nécessaire qu’ils puissent se sentir libres de ne pas être obligé de l’être.

Mais il est encore plus nécessaire, que ce soutien vienne d’en bas et qu’il s’adresse à chaque ouvrier et ouvrière en Catalogne, qu’il ou elle soit catalan.e ou espagnol.e ou d’une autre origine.

Dimitris Daskalaki

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[1] https://www.marxists.org/francais/luxembur/works/1898/r_ou_r1_3.html

[2] Draper Hal, Marx on democratic forms of government: https://www.marxists.org/archive/draper/1974/xx/democracy.html

[3] Anderson Benedict, L’imaginaire national. Réflexions sur l’origine et l’essor du nationalisme, La Découverte 2006. Dans son ouvrage, Anderson fait un effort remarquable de situer la croissance des consciences nationales rivales dans la réalité matérielle et plus précisément dans ce qu’il appelle « le capitalisme de l’imprimerie » sans négliger le rôle essentiel la bourgeoisie dans la création des premières nations européennes. Selon lui, la croissance de la nouvelle conscience nationale aux 18ème et 19ème siècles a été possible à cause d’une “interaction semi-fortuite mais explosive entre un système de production et de relations productives (capitalisme), une technologie de communication et la fatalité humaine de la diversité linguistique” (page 44).

[4] Davidson Neil, Nation States, page 37

[5] Hobsbawm Eric, Nations et Nationalismes, page 14.

[6] G. Haupt, M. Löwy et C. Weill, Les Marxistes et la question nationale (Paris 1974), p. 235.

[7] http://portail.atilf.fr/cgi-bin/dico1look.pl?strippedhw=nation&dicosasid=ACAD1694&headword=&dicoid=ACAD1694

[8] Pour les premiers nationalismes il était facile d’absorber les minorités dans leurs nouveaux états nationaux. Les Anglais réussirent à faire s’identifier les Ecossais à la Grande-Bretagne, les Français absorbèrent le sud qui parlait le dialecte occitan et l’empire allemand gagna l’allégeance de plusieurs régions (Saxe, Thuringe, Hanovre, Hambourg). Mais les choses étaient très différentes pour beaucoup de nationalismes en voie de développement. L’arrivée tardive du capitalisme signifiait qu’il y avait rarement une langue ou un dialecte prédominant parmi les personnes qui étaient censées former la nouvelle nation. Les nationalistes pourraient être en mesure de gagner le soutien d’une partie de la population en déclarant sa langue la nouvelle langue nationale – mais seulement en s’opposant à d’autres groupes, cf. Harman Chris, The return of the national question, International Socialism 56, page 16.

[9] Davidson Neil, Nation-States, page 74.

[10] Pour une critique marxiste inégalée du nationalisme de gauche, dans le cadre du moyen orient : Chit Bassem, Nationalism, Resistance and Revolution, International Socialism 145.

[11] Pour l’histoire récente de l’indépendantisme je me suis essentiellement basé sur l’article « La question catalane » de Nikos Lountos: http://www.socialismfrombelow.gr/article.php?id=1018

[12] https://politica.elpais.com/politica/2017/06/09/actualidad/1497032541_767935.html

[13]https://cincodias.elpais.com/cincodias/2017/09/27/midinero/1506518837_523846.html

[14] Marty Nicolas, Un nationalisme d’existence http://alencontre.org/debats/debat-catalogne-un-nationalisme-dexistence.html

[15] Javier Pérez Royo, La reforma constitucional inviable, Madrid 2015.

[16] Llonch Pau, État espagnol & Catalogne,Un peu de réalité concrète (lettre à Alberto Garzón), , Inprecor no 642.

[17] Pastor Jaime, La question catalane et le problème espagnol : Échec historique du nationalisme espagnol, Inprecor no 642.

[18] https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1916/01/19160100.htm

[19] Josep Maria Antentas, À propos du débat Llonch-Garzón, Inprecor no 642

[20] https://aquiactualidad.com/patronal-catalana-posiciona-independentismo/

[21] http://alencontre.org/europe/espagne/catalogne-etat-espagnol-classe-hegemonie-et-independantisme-catalan.html

[22]https://www.ft.com/content/e91df296-b00d-11e7-beba-5521c713abf4

[23] http://www.elnacional.cat/en/news/smes-catalonia-registered-offices_204135_102.html

[24] https://washpost.bloomberg.com/Story?docId=1376-OY68P3SYF01T01-26VOT0FQNPVSJIGR5AEPVP1MM4

[25] Pastor Jaime, La question catalane et le problème espagnol : Échec historique du nationalisme espagnol, Inprecor no 642.

[26] Lountos Nikos, http://www.socialismfrombelow.gr/article.php?id=1018

[27] Pour la période 1500-1700 voir Anderson Perry, L’état absolutiste, I, L’Europe de l’ouest, La Découverte 1978

[28] Pour le nationalisme catalan de cette période voir, Albert Balcells, Catalan Nationalism, cité par Nikos Lountos, voir ci-dessus.

[29] Eaude Mike, La trancisión Espagñola, Movimiento obrero, cambio político y resistencia popular.

[30] Sartorius Nicolás y Sabio Alberto, EL final de la dictadura, p.264), cité au: Lountos Nikos, http://www.socialismfrombelow.gr/article.php?id=1018

[31] Les pactes de Moncloa ont été signés par 31 partis et syndicats. Les partis ouvriers et les syndicats ont accepté des augmentations de salaire maximales de 20 à 22% à un moment où l’inflation était de 29%. Ils ont également accepté une série de restrictions sur les dépenses publiques. C’est ce que la bourgeoisie a exigé pour sortir de la crise économique, en faisant payer les conséquences à la classe ouvrière.

[32] Harman Chris, The return of the national question, International Socialism 56, page 19.

[33] http://www.inprecor.fr/article-État%20espagnol%20&%20Catalogne-L’indépendance%20abstraite%20de%20la%20Catalogne%20–%20en%20réponse%20à%20Pau%20Llonch?id=2055 

Article repris du blog Socialiste Révolutionnaire

Initiative à Paris des Comité de Défense de la République Paris :

Ils sont fous ces catalans, Rêver d’une République, Mercredi 7 mars 2018, 19h30, Bourse du travail de Paris