Les insurrections récentes des populations contre le colonialisme français d’outre-mer, les expériences de blocage et de confrontation, les assemblées de Gilets Jaunes deux ans après celles de Nuit debout ont posé une question essentielle pour tout révolutionnaire : l’opposition de masse au pouvoir. L’acharnement des Actes successifs à crier « Macron dégage », la grève du 6 février et les discussions qui émergent dans les assemblées soulèvent des questions que la gauche avait enterrées depuis des années. L’une des polémiques essentielles aujourd’hui est la question de quel lien entre l’économique et le politique et de quelle démocratie.

Poser la question de la démission de Macron ne résout rien, et pourtant rien n’est possible sans que Macron dégage. L’enjeu de cet article n’est pas définir une stratégie pour le dégager. Le déclenchement d’une révolution, précipitant l’écartement de la frange de la classe politique au pouvoir, ne saurait dépendre des seuls révolutionnaires organisés.
En rupture cordiale et sans sectarisme avec les partisans du RIC, étant solidaire de toute forme de « commune autonome » contre l’Etat mais pensant que la destruction de celui-ci, des Centres de Rétention et l’expropriation des classes capitalistes passeront par des affrontements de masse de notre classe, il nous a paru fondamental de réfléchir à comment émerge la question de la dualité de pouvoir.

Nous ne vivons assurément pas aujourd’hui dans une société démocratique. Mais face au pourrissement autoritaire des prétendues « démocraties » bourgeoises, et au danger fasciste, nous défendons les « droits démocratique » (mais non la « démocratie » telle qu’elle est censée exister à l’heure actuelle). Et d’ailleurs, qu’est ce que serait une véritable démocratie ? Et comment appliquer les principes démocratiques dans les outils dont nous nous dotons pour mettre à bas cette société qui nous domine, nous opprime et nous façonne ?

Comment ont-ils pu nous y faire croire ?

Le capitalisme est fondamentalement antidémocratique. Il demeure basé sur l’exploitation, sur le contrôle par une ultra-minorité des moyens de production et de reproduction de la société, sur l’accumulation par quelques uns des richesses produites, par la dépossession de tous les autres et sur des inégalités structurelles. S’y articulent des systèmes de dominations, qu’il alimente et qui l’alimentent ; appuyé sur un Etat nécessairement raciste et patriarcal, qui cristallise la violence qu’il produit, le capitalisme ne saurait être compatible avec la démocratie.

Du point de vue ouvrier, de celles et ceux qui perdent leur vie à survivre, le caractère antidémocratique, inégalitaire et violent du capitalisme s‘éprouve quotidiennement. Au cœur du mode de production capitaliste, au contact de ce que Marx appelle le « despotisme d’usine », et plus largement de la subordination du prolétariat, de ses conditions d’existence et du fruit de son activité, au bon vouloir des propriétaires de Capital.

Pour autant, le capitalisme se pare de « démocratie », ou plutôt d’une image minimale et formelle de la démocratie. Une vision de la démocratie qui en exclue toute substance réelle, car elle se base sur un contre-sens, une traduction approximative.

Il arrive que ce type de conception libérale de la démocratie se vante de progressisme. Ainsi, niant les structurations (et donc les oppressions) de genre, de race, de classe qui traversent le « Peuple », l’appréhension « populiste » de la question démocratiques s’avère médiocre car elle rend impossible toute prise en compte d’un point de vue spécifique, au hasard, celui des premièrEs concernéEs par une oppression.

Le capitalisme a besoin de se dire démocratique pour nier, tenter de conjurer l’antagonisme de classe, le recouvrir sous l’apparence des pseudos choix « démocratiques» qui ne concernent que l’écume des choses : la gestion des effets désastreux du système sur les individus, les communautés et la planète. Et non pour poser la question de l’organisation de la société elle-même, de ses priorités, de qui en décide – qui sont pourtant les vraies questions démocratiques. Bref, pour camoufler la question du pouvoir afin de mieux protéger celui de la bourgeoisie.

La Démocratie, c’est fini

Déjà Engels, dans les premières pages de « La situation de la classe laborieuse en Angleterre », tirant les conséquences de cette contradiction du capitalisme, invitait les révolutionnaires à « battre la bourgeoisie libérale avec ses propres déclarations ». En effet, la tendance à la concentration inéluctable du Capital va à l’encontre de toute possibilité de « démocratisation » du capitalisme.

Au contraire, et la période actuelle nous en offre un exemple saisissant. La dynamique de crise du capitalisme, son caractère totalitaire et extensif, obligent la bourgeoisie a constamment accentuer l’antagonisme de classe, qu’elle tente pourtant de cacher sous le vernis démocratique. La « baisse tendancielle du taux de profit » l’oblige à constamment augmenter le « taux d’exploitation », et donc à accentuer ses attaques contre les travailleuses et travailleurs, leurs conditions de travail et d’existence, et les maigres digues à la voracité infinie du Capital qu’iels ont construits à force de luttes. L’instabilité chaotique du procès de valorisation du Capital génère une instabilité politique des régimes bourgeois qui dérivent vers toujours plus d’autoritarisme et de racisme, et dans certaines conditions jusqu’au fascisme.

L’hégémonie actuelle du capital financier (une des caractéristiques du stade impérialiste du capitalisme selon Lénine) et ses conséquences (attaques contre les intérêts matériels des populations, effets sclérosant du caractère oligarchique de la propriété, exclusion massive des formes classiques de la valorisation de la force de travail) créent une instabilité politique qui détermine le lien organique entre néolibéralisme et État autoritaire. C’est le libéralisme autoritaire dont Grégoire Chamayou trace la généalogie dans « La société ingouvernable » et dont Ugo Palheta analyse les conséquences prévisibles (mais résistibles) dans « La possibilité du fascisme ». Mais si elle craque par en haut, la vielle démocratie bourgeoise craque aussi par en bas, car on commence à vraiment ne plus y croire, et à être de plus en plus nombreuses et nombreux à vouloir inventer, tester d’autres formes de démocratie et les mettre, même partiellement, en pratique sur les places, les rond points, dans nos luttes.

On ne se contentera pas des miettes…

Face à ce que ce dernier auteur qualifie de « démantèlement par les bourgeoisies de la « démocratie » bourgeoise » , nous nous retrouvons dans la même situation que Rosa Luxemburg: « Aujourd’hui, la démocratie est peut-être inutile, ou même gênante pour la bourgeoisie ; pour la classe ouvrière, elle est nécessaire, voire indispensable. Elle est nécessaire, parce qu’elle crée les formes politiques (auto-administration, droit de vote, etc.) qui serviront au prolétariat de tremplin et de soutien dans sa lutte pour la transformation révolutionnaire de la société bourgeoise. Mais elle est aussi indispensable, parce que c’est seulement en luttant pour la démocratie et en exerçant ses droits que le prolétariat prendra conscience de ses intérêts de classe et de ses tâches historiques. »

La situation historique actuelle, dans laquelle nous militons avec comme perspective « l’actualité de la révolution », c’est à dire que s’accentue la polarisation entre les deux segments de l’alternative « Socialisme ou Barbarie » , fait que la défense de formes politiques, de droits démocratiques ne peut être détachée d’une perspective anticapitaliste et révolutionnaire.

Prenons la question du référendum. Fondamentalement, le référendum ne remet pas en cause les mécanismes délégataires. Il renforce la conception bourgeoisie, individualiste et « atomisée », de la démocratie, et est parfaitement compatible avec les pires régimes autoritaires (auxquels il peut emprunter la mythologie d’une relations directe entre le « Peuple » et le « Chef »). Et si nous avons par exemple soutenu le référendum d’indépendance en Catalogne, et la dynamique politique qui en a résulté, nous avons aussi lutté contre des référendums. Par exemple contre le référendum colonial en Kanaky que des militantEs indépendantistes appelaient à boycotter. Ou contre le référendum d’initiative patronale dans les boites instauré par la Loi Travail. Nous avons donné un contenu de classe a ces luttes : internationaliste sur la Kanaky, en posant, par exemple, la question de la composition du corps électoral, qui du fait de la politique de colonisation de peuplement et des massacres de Kanaks, est favorable aux colons ; ouvrier dans le cas du référendum patronal d’entreprise en dénonçant le caractère fondamentalement antidémocratique de l’organisation capitaliste de la production dans laquelle un référendum, qui plus est à l’initiative du taulier, ne peut que renforcer le pouvoir patronal.

Et pourtant, dans le mouvement des Gilets Jaunes, l’émergence de la revendication du Référendum d’Initiative Citoyenne apparait, avec toutes ses limites, comme une remise en cause par une fraction importante de la classe, entrée en lutte, de la mainmise totale de la bourgeoisie et de ses politiciens sur la direction de la société. Le RIC est donc bien un «tremplin » pour les révolutionnaires afin de développer une critique de la démocratie bourgeoise, de lui proposer un contenu de classe (qui doit diriger la société ?), de lui offrir une perspective révolutionnaire (l’extension infinie de la prise en charge de toutes les questions de la société par la société elle-même). Dans, par et pour le(s) mouvement(s). Car c’est toujours de l’activité politique des opprimés qu’il faut partir.

On veut toute la putain de boulangerie !

Plus que le RIC, c’est la politique qui s’est faite sur les ronds-points qui représente une irruption démocratique, l’émergence d’une pratique et d’une parole politique qui vient nier la négation de la démocratie que représente l’autoritarisme grandissant des régimes bourgeois.

En France, le pourrissement autoritaire et antidémocratique de la Vème République explose en plein jour (il n’y a qu’à voir le niveau de répression hallucinant, ou dans un autre genre l’affaire Benalla), en même temps que la fragilité d’un pouvoir qui se sait illégitime. Les Gilets Jaunes mettent en lumière, en l’accélérant, la crise d’hégémonie d’une bourgeoisie à qui les manœuvres (grand débats) doublées de l’utilisation des grosses ficelles racistes (introduction des thèmes de l’immigration ou de la laïcité dans le dit débat) ne permettent de reprendre la main.

Face à cette crise d’hégémonie, au danger fasciste qu’elle accroît et au durcissement autoritaire qu’elle accélère, il est plus qu’urgent que se développe une contre-hégémonie, qui permette d’affirmer, à partir des mobilisations en cours, que nous ne nous contenterons pas des miettes. On veut toute la boulangerie, le contrôle du four, et pouvoir décider que nos camarades boulangères et boulanger n’ont pas à se bousiller la santé à se lever à 3 heures du mat’ pour que les bourgeois puissent avoir des croissant frais le matin (ils pourront se contenter de ceux cuits la veille). Une contre-hégémonie qui pose la question de la dictature du prolétariat (l’immense majorité) pour briser la (fausse) démocratie des conseils d’administration et des plateaux de télévision. Qui pose la question de qui décide ? De qui devrait décider ? Les questions du Socialisme et de la Révolution en somme.

La varie Démocratie, elle est ici !

Ce que nous rappelle aussi le mouvement des Gilets jaunes, c’est que quand les subalternes prennent le chemin de la lutte, se mettent en grève, occupent l’usine, la fac ou le rond-point, la question de la démocratie surgit de partout. Pour critiquer le régime antidémocratique actuel, pour penser ce que serait une société démocratique et le faire à partir d’une question qui se pose concrètement, le chainon manquant entre les deux, c’est l’organisation démocratique qu’on se donne pour mettre à bas ce système (et pour commencer, organiser la lutte).

L’organisation d’une lutte amène, pour ainsi dire mécaniquement, de part sa dynamique propre, les questions qu’elle pose, à remettre en cause les conceptions libérales (individualisme, négation des oppressions et de leur effets, exclusion des questions fondamentales du champ de la délibération) et les mécanismes bourgeois (délégation, dictature de la majorité au détriment de la prise en compte des points de vue minoritaires, négation des points de vue spécifiques) de la démocratie. En effet, dés qu’on lutte, on sait, on sent, on vit que la démocratie n’est pas une question de majorité numérique, mais quelque chose de beaucoup plus complexe, combinant nécessairement plusieurs facteurs. Que le questions sont infiniment plus intéressantes quand leur formulation implique celleux à qui elles s’adressent, que face à nos envies démocratiques l’Etat se montre à nu, comme un concentré de violence de classe. Car notre démocratie est une démocratie tournée vers l’action, ce qui l’amène à toujours pousser plus loin la réflexion et la lutte contre les oppressions. Mais, cela ne suffit pas, on ne s’extirpe pas de l’idéologie dominante d’un coup de baguette magique. Les idées égalitaires, de l’égalité concrète, réelle, ne sont pas naturelles à qui a grandi dans le capitalisme décadent. Plus que la déconstruction individuelle des privilèges ou des idéologies, c’est à la destruction collective des oppressions et de leurs bases matérielles qu’il faut s’atteler. C’est ainsi que dans la lutte, à travers la question démocratique, « le prolétariat [prend] conscience de ses intérêts de classe et de ses tâches historiques »

C’est pourquoi il est nécessaire que les révolutionnaires soient partie prenante de toutes les luttes de notre classe, des mouvements de chacune de ses composantes, pour y faire vivre les idées qui pourraient fonder une réelle démocratie, pour y défendre l’autonomie du mouvement, la priorité absolue accordée à la voix des premiers concernées, la prise en charge de la lutte par celles et ceux qui luttent, y expliquer qu’il est parfaitement démocratique d’en virer les fachos qui veulent le détruire. C’est ainsi qu’iels seront le plus utile au mouvement et à son renforcement, et que, mettant leurs théories à l’épreuve de la pratique, iels se renforceront sur les plans théorique et pratique. Dans le mouvement, pour le mouvement !

TPP